Mémoire d'Escorte E10
Récit érotique écrit par Miss_Sexcret [→ Accès à sa fiche auteur]
Auteur femme.
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Histoire érotique Publiée sur HDS le 18-09-2026 dans la catégorie Entre-nous, hommes et femmes
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Après la nuit avec le Pape, j’ai dormi presque douze heures d’affilée.
Les deux jours suivants, je n’ai presque rien fait. Je retournais en cours comme si de rien n’était. Cours le matin, bibliothèque l’après-midi, carnet ouvert sans vraiment écrire. Mon corps gardait encore des traces : une légère brûlure aux poignets, une sensibilité bizarre entre les fesses, l’odeur de cire qui revenait par moments. J’avais besoin de calme. De quelque chose qui ne soit ni un client, ni un rôle, ni une performance.
Autour de moi, la vie étudiante continuait avec une normalité presque agressive. Les gens flirtaient. Ils se touchaient l’avant-bras en riant trop fort, s’échangeaient des regards au-dessus des ordinateurs, s’envoyaient des messages pendant que le prof parlait. Une fille deux rangs devant moi jouait avec les cheveux du garçon assis à côté d’elle. Il avait l’air d’adorer ça. C’était simple. Léger. Sans contrat, sans enveloppe, sans rôle à tenir.
Je les regardais comme on regarde un film dont on a oublié la langue.
*Note mentale : je suis assise au milieu d’un amphi de psychologie et je me sens étrangère à ce monde que j’ai toujours connu, je ne comprend plus les gens de mon âge qui m’entourent. C’est probablement un mauvais signe.*
Pendant les pauses, je restais souvent seule près des distributeurs. Je repensais à tout ça par couches successives.
Un inconnu dans les chambres d’hôtel. L’odeur du champagne cher et du sperme. Stéphane qui m’apprenait à sucer correctement en me tenant la tête. Cette homme et sa croix, ses larmes, son rôle étrange de père castrateur qui répétait « ma fille » en boucle pendant qu’il me pénétrait avec un objet sacré. Et Manon, Cloé et Élise des femmes qui assument à cent pour cent leur sexualité, pas par obligation mais par choix. La nuit chez une femme. Sa bouche entre mes cuisses, sa patience, le fait que j’avais joui et que j’avais aimé ça.
Il y avait du drôle là-dedans. Du triste aussi. Et beaucoup d’excitation. Parfois les trois en même temps.
Je faisais la liste des pours et des contres, mentalement, comme si je préparais encore un plan de dissertation.
**Pour :**
L’argent, évidemment. La liberté qu’il donnait. Le sentiment de puissance quand un homme perdait le contrôle à cause de moi. La curiosité enfin nourrie. Le fait que mon corps apprenait des choses que les livres ne m’avaient jamais enseignées. L’impression d’être vivante à un degré que la fac ne m’avait jamais procuré.
**Contre :**
Le risque des mauvaise rencontre. Trop d’argent ce qui pourrait me faire perdre la tête. La fatigue. Le décalage de plus en plus grand avec le reste du monde. La sensation, certains matins, de ne plus trop savoir qui j’étais quand je n’avais pas de rôle à jouer. Et cette petite voix qui me disait : « Léna tu n’es pas qu’une escorte, tu es une prostitué, une pute. Tu vends ton cul contre de l’argent. C’est immoral. »
Autour de moi, deux étudiants s’embrassaient près de la fenêtre, maladroitement, en riant dans le baiser. Je les ai regardés longtemps. Une partie de moi trouvait ça touchant. Une autre partie trouvait ça… petit. Comme un jeu auquel je ne savais plus vraiment jouer.
Je n’étais pas malheureuse.
Je n’étais juste plus tout à fait à ma place ici.
C’est dans cet état un peu flottant, entre deux cours, que j’ai sorti mon téléphone et écrit à Cloé.
*Toujours ok pour le café ? J’ai des questions. Et plus seulement pour le mémoire.*
J’ai hésité trois secondes avant d’appuyer sur envoyer.
Puis je l’ai fait.
On s’était donné rendez-vous dans un café du 11e que Cloé connaissait bien. Une de ces adresses un peu fatiguées, avec des tables en bois abîmé et des serveurs qui ne vous demandent pas toutes les dix minutes si vous allez enfin commander autre chose. Elle était déjà là quand je suis arrivée, installée au fond, près de la vitre. Pull beige trop grand, cheveux roux simplement tirés en arrière, visage sans aucun maquillage. Elle avait l’air plus jeune comme ça. Ou peut-être juste plus vraie.
Quand elle m’a vue, elle a poussé la deuxième chaise du pied et a souri.
— T’as la tête d’une étudiante qui se pause plein de question existentielles sur des choses qu’elle n’imaginait même pas.
— J’ai passé une soirée assez bizarre avec un faux prêtre il me donnait des « ma fille » à tout bout de champs pendant qu’il se branlait dans un confessionnal. Est-ce que tu pense que cela peut en être la cause ?
Cloé a éclaté d’un vrai rire. Un rire un peu rauque, franc.
— Le Pape. Valérie m’avait prévenue qu’elle t’y envoyait. Alors ? Il t’a mise sur la croix pour de vrai ?
— Avec sangles en cuir et tout. Et un crucifix… adapté. Je te ferai le schéma un jour si tu veux faire reproduire un exemplaire. C’était à la fois ridicule et flippant. Et excitant par moments, ce qui est encore plus flippant.
Elle a grimacé en riant, puis a levé la main pour appeler le serveur. Elle a pris un thé vert, moi un café allongé. Pendant que le serveur s’éloignait, elle m’a détaillée plus lentement.
— Et dis moi, l’autre soir… chez Élise. Comment ça c’est terminé ? Elle m’a juste dit que t’étais restée dormir. Sans détails. Elle est du genre discrète quand elle veut.
J’ai senti une petite chaleur me monter aux joues malgré moi. J’ai joué avec la cuillère de mon café.
— On a parlé d’abord. Longtemps. Après… on a fait plus que parler. J’avais besoin de savoir si j’en étais capable. C’était la première fois que j’allais jusqu’au bout avec une fille. Elle a été hyper douce. Patiente. Elle me guidait sans jamais forcer. J’ai kiffé. Plus que ce que j’étais prête à admettre sur le moment.
Cloé a hoché la tête, sans sourire moqueur.
— Élise est forte pour ça. Elle sent les filles qui ont besoin d’y aller mollo. T’as joui ?
La question était directe, posée comme on demande l’heure.
— Ouais. Plusieurs fois. Et j’ai kiffé.
— Bien. C’est important, les premières fois qui se passent bien.
Un petit silence s’est installé, pas gênant. Juste un peu chargé. J’ai fini par sortir mon carnet noir de mon sac et le poser sur la table, plus par habitude que par réelle nécessité.
— En vrai, je t’ai donné rendez-vous pour deux raisons, ai-je dit. La version officielle : j’écris mon mémoire sur les mécanismes psychiques dans la prostitution. J’ai besoin d’interviewer quelqu’un qui fait ça vraiment, qui assume, qui n’est pas dans le déni. La version officieuse… c’est que je te connais quasiment pas et j’ai vraiment envie que l’on soit copines. On a déjà partagé des trucs assez intimes, et je saurais même pas dire si t’as des frères et sœurs.
Cloé a regardé le carnet, puis mon visage. Un sourire plus lent est apparu.
— D’accord. On fait les deux. Tu me poses tes questions de petite chercheuse, et en échange tu me racontes aussi des choses sur toi. Pas que le mémoire. Toi. Deal ?
— Deal.
Elle s’est adossée contre le dossier de la chaise, les bras croisés, prête.
— Allez. Commence.
J’ai ouvert le carnet à une page blanche, plus pour me donner une contenance qu’autre chose.
— Depuis quand tu fais vraiment ce métier ?
— Officiellement depuis quatre ans et demi. Officieusement, j’ai commencé plus tôt avec des plans sur Internet. J’avais dix-neuf ans. J’habitais encore chez ma mère à Roubaix. HLM, quartier un peu mort, ma mère qui travaillait comme aide-soignante et qui rentrait lessivée. J’étais bonne à l’école, bizarrement. Mais j’en avais déjà marre d’être la fille qui devait toujours compter le fric. Le premier mec qui m’a proposé de me payer, j’ai dit oui presque par défi. Après ça a dérapé gentiment vers une petite agence. Puis une autre. Puis Valérie.
— Ta mère sait ?
— Elle croit que je bosse dans l’événementiel. L’organisation de soirées, ce genre de truc. Je lui envoie de l’argent tous les mois. On n’en parle jamais. C’est plus simple pour tout le monde.
Elle a joué avec le sachet de son thé, les yeux baissés un instant.
— Et toi ? Tes parents savent quoi, eux ?
— Rien. Ils croient que je suis une étudiante modèle qui va finir psychologue clinicienne dans un cabinet avec des plantes vertes. Je vis encore chez eux. Ils voient bien, depuis ces derniers jours que je rentre parfois tard, mais ils ne posent pas les questions et que je me suis acheté quelques nouvelles fringues sans leur avoir demandé de l’argent. Mais ils ne posent pas de questions ou alors ils ont peur des réponses.
Cloé a souri sans joie.
— Classique.
J’ai tourné une page, même si je n’écrivais rien.
— Qu’est-ce que t’aimes vraiment, dans ce métier ? Pas ce que tu tolères. Ce qui te plaît pour de vrai.
Elle a mis plusieurs secondes à répondre. Ses doigts tapaient doucement le bord de la tasse.
— Le pouvoir. Pas celui de faire mal. Celui de voir un mec qui gagne trois fois mon salaire annuel en un mois se mettre à genoux parce que je lui ai dit de le faire. J’aime quand ils perdent leur masque. Quand le type hyper contrôlé se met à supplier ou à dire des trucs sales qu’il n’avouerait jamais à sa femme. Et… j’aime bien l’argent. Clairement. Ça rend les choses plus simples. Après, y a des soirs où j’aime juste être touchée correctement. Ça arrive pas souvent, mais quand ça arrive, ça me fait un truc.
Elle a relevé les yeux vers moi.
— Et toi ? Qu’est ce que tu à découvert et aimé, Léna ? Parce que t’as l’air de tout analyser, mais j’suis pas sûre que tu t’sois déjà posé la question franchement.
J’ai senti la question m’atteindre plus fort que prévu.
— J’aime observer le basculement. Le moment où ils passent de « je contrôle » à « je perds le contrôle ». J’aime être désirée à un point presque absurde. Et j’aime le fait que, le temps d’une soirée, je peux être quelqu’un d’autre. Ou plusieurs personnes. La petite lycéenne, la salope, la maîtresse, la nana douce… C’est comme une expérience. Sauf que le laboratoire me paie.
Cloé a penché la tête.
— Et le sexe en lui-même ? Tu kiffes, ou tu fais semblant souvent ?
— Je suis une débutante tu sais, j’ai eu plus d’expériences en 10 jours qu’en vingt et un ans . Je n’ai pas encore tout essayé mais je suis très excité d’aller plus loin. J’ai un peu simulé avec le Pape en revanche Stéphane m’a fait grimper au plafond. Et toi.
Le dernier mot est sorti avant que je puisse le retenir. Cloé a souri plus lentement, sans se moquer.
— Moi, hein ?
— Ouais. L’autre nuit, avec Élise… et même avant, quand on s’est retrouvées toutes les deux. C’était différent.
Elle a hoché la tête, comme si elle enregistrait l’aveu sans le commenter tout de suite.
— T’as déjà été amoureuse ? a-t-elle demandé.
La question m’a surprise par sa simplicité.
— Je crois pas. Pas vraiment. J’ai eu des mecs. Des plans. Des attachements un peu mous. Mais le truc qui te retourne l’estomac et la tête en même temps… non. Et toi ?
— Une fois. Un mec. Il savait ce que je faisais. Au début ça l’excitait. Après ça l’a bouffé. Il voulait que j’arrête. Je voulais pas. On s’est déchirés pendant des mois. Depuis, je fais attention. Les sentiments, c’est le seul truc qui peut vraiment me mettre en danger dans ce métier.
Elle a marqué une pause, puis a ajouté, plus bas :
— Enfin… jusqu’à présent.
Le silence qui a suivi a été plus long. Plus dense. On s’est regardées sans parler. Quelque chose était en train de se déplacer entre nous, lentement, sans qu’on ait besoin de le nommer.
J’ai cassé le moment en posant une autre question, plus légère.
— Le client le plus bizarre que t’aies eu ?
Cloé a éclaté de rire.
— Un écrivain qui m’a payée pour passer trois heures à lui lire son bouquin à voix haute pendant qu’il se branlait. Avec une voix de secrétaire. J’ai failli pas y arriver, tellement l’histoire était absurde. Et toi qu’est ce qui à déclenché ta recherche sur le terrain de la prostitution ?
— Un fétichiste des culottes, mon voisin, qui m’a acheté la mienne encore chaude dans le local poubelle de la rue et qui a joui en me regardant le regarder faire. C’était il y 15 jours.
— Romance totale, a-t-elle commenté.
— C’est lui qui m’a envoyé vers Valérie
On a ri ensemble. Ensuite on a enchaîné sur d’autres trucs. Les tenues qu’on détestait. Les limites qu’on avait posées et celles qu’on avait déplacées. Ce qu’on ferait si on arrêtait demain. Cloé a dit qu’elle n’en savait rien. Que parfois elle imaginait ouvrir un café, ou juste partir six mois loin de tout. Moi j’ai avoué que j’avais encore du mal à imaginer une vie où je ne noterais plus tout dans mon carnet.
À un moment, elle a posé une question plus personnelle encore.
— T’as peur de quoi, si tu continue à faire la pute ?
J’ai réfléchi.
— De m’y habituer tellement que je pourrais plus revenir en arrière. De devenir quelqu’un que ma mère ne reconnaîtrait plus. Et… de m’attacher.
— À un client ?
— Oui, ou à quelqu’un qui fait le même métier que moi.
Cloé a tenu mon regard plusieurs secondes. Puis elle a détourné les yeux vers la vitre, où la nuit commençait à tomber.
— Ouais, a-t-elle dit simplement. Ça, c’est dangereux mais ça peut être une solution. Si tu fais le même job, tu n’as pas besoin de te cacher.
On est restées encore longtemps après ça. Le serveur a changé. Les tables autour se sont vidées. On parlait plus bas. Parfois on se taisait juste, et c’était pas gênant. À un moment, sa jambe a frôlé la mienne sous la table. Ni l’une ni l’autre n’a bougé.
Quand on a enfin décidé de partir, il était tard. Dehors, l’air était frais. Cloé a bouté son écharpe autour de son cou.
— Merci pour cet échange, a-t-elle dit avec un demi-sourire.
— Merci de m’avoir répondu. Et d’avoir posé des questions aussi.
Elle a marqué un temps.
— On se revoit vite ? Sans carnet, cette fois.
— Sans carnet, ai-je confirmé. Juste nous.
Elle a hoché la tête. Puis, juste avant qu’on se sépare, elle a ajouté :
— Pour info… j’ai bien aimé ce soir. Pas juste le truc « deux putes qui parlent boulot ». Toi. J’ai bien aimé te parler pour de vrai.
J’ai senti quelque chose se serrer doucement dans ma poitrine.
— Moi aussi.
On s’est séparées au coin de la rue. Chacune dans une direction différente. En rentrant, je n’ai pas ouvert mon carnet tout de suite. J’ai juste marché un moment dans la nuit, les mains dans les poches, le cœur un peu trop rapide.
*Note mentale, plus tard dans mon lit : Ce soir j’ai interviewé Cloé, j’ai découvert qu’elle venait de Roubaix, que derrière cet façade de fille froide, elle avait un grand coeur, qu’elle envoyait de l’argent à sa mère, qu’elle avait déjà aimé quelqu’un assez fort pour que ça fasse mal, et qu’elle avait peur de s’attacher. Et je lui ai dit des trucs que je n’avais dit à personne. C’est une fille géniale et drôle, je crois que l’on pourrait être de super copines et j’ai l’impression que c’est réciproque.*
Les jours suivants ont été plus calmes. Cours, bibliothèque, un dîner forcé avec mes parents où j’ai menti avec un naturel qui m’a moi-même surprise. J’ai même avancé sur mon mémoire. Pour la première fois depuis des semaines, j’avais l’impression de reprendre un peu mon souffle.
C’est dans cette relative accalmie que le message de Valérie est arrivé.
Baby-sitting. Nuit complète. All inclusive.
En lisant ces mots, j’ai senti ce petit pincement familier au bas du ventre. Mélange de curiosité et d’appréhension. Valérie n’envoyait jamais ce genre de mission par hasard. Un baby-sitting ? Je vois le genre, je vais devoir me taper le mari dans la voiture quand il va me ramener chez moi ?
Mais j’étais loin du compte.
Les deux jours suivants, je n’ai presque rien fait. Je retournais en cours comme si de rien n’était. Cours le matin, bibliothèque l’après-midi, carnet ouvert sans vraiment écrire. Mon corps gardait encore des traces : une légère brûlure aux poignets, une sensibilité bizarre entre les fesses, l’odeur de cire qui revenait par moments. J’avais besoin de calme. De quelque chose qui ne soit ni un client, ni un rôle, ni une performance.
Autour de moi, la vie étudiante continuait avec une normalité presque agressive. Les gens flirtaient. Ils se touchaient l’avant-bras en riant trop fort, s’échangeaient des regards au-dessus des ordinateurs, s’envoyaient des messages pendant que le prof parlait. Une fille deux rangs devant moi jouait avec les cheveux du garçon assis à côté d’elle. Il avait l’air d’adorer ça. C’était simple. Léger. Sans contrat, sans enveloppe, sans rôle à tenir.
Je les regardais comme on regarde un film dont on a oublié la langue.
*Note mentale : je suis assise au milieu d’un amphi de psychologie et je me sens étrangère à ce monde que j’ai toujours connu, je ne comprend plus les gens de mon âge qui m’entourent. C’est probablement un mauvais signe.*
Pendant les pauses, je restais souvent seule près des distributeurs. Je repensais à tout ça par couches successives.
Un inconnu dans les chambres d’hôtel. L’odeur du champagne cher et du sperme. Stéphane qui m’apprenait à sucer correctement en me tenant la tête. Cette homme et sa croix, ses larmes, son rôle étrange de père castrateur qui répétait « ma fille » en boucle pendant qu’il me pénétrait avec un objet sacré. Et Manon, Cloé et Élise des femmes qui assument à cent pour cent leur sexualité, pas par obligation mais par choix. La nuit chez une femme. Sa bouche entre mes cuisses, sa patience, le fait que j’avais joui et que j’avais aimé ça.
Il y avait du drôle là-dedans. Du triste aussi. Et beaucoup d’excitation. Parfois les trois en même temps.
Je faisais la liste des pours et des contres, mentalement, comme si je préparais encore un plan de dissertation.
**Pour :**
L’argent, évidemment. La liberté qu’il donnait. Le sentiment de puissance quand un homme perdait le contrôle à cause de moi. La curiosité enfin nourrie. Le fait que mon corps apprenait des choses que les livres ne m’avaient jamais enseignées. L’impression d’être vivante à un degré que la fac ne m’avait jamais procuré.
**Contre :**
Le risque des mauvaise rencontre. Trop d’argent ce qui pourrait me faire perdre la tête. La fatigue. Le décalage de plus en plus grand avec le reste du monde. La sensation, certains matins, de ne plus trop savoir qui j’étais quand je n’avais pas de rôle à jouer. Et cette petite voix qui me disait : « Léna tu n’es pas qu’une escorte, tu es une prostitué, une pute. Tu vends ton cul contre de l’argent. C’est immoral. »
Autour de moi, deux étudiants s’embrassaient près de la fenêtre, maladroitement, en riant dans le baiser. Je les ai regardés longtemps. Une partie de moi trouvait ça touchant. Une autre partie trouvait ça… petit. Comme un jeu auquel je ne savais plus vraiment jouer.
Je n’étais pas malheureuse.
Je n’étais juste plus tout à fait à ma place ici.
C’est dans cet état un peu flottant, entre deux cours, que j’ai sorti mon téléphone et écrit à Cloé.
*Toujours ok pour le café ? J’ai des questions. Et plus seulement pour le mémoire.*
J’ai hésité trois secondes avant d’appuyer sur envoyer.
Puis je l’ai fait.
On s’était donné rendez-vous dans un café du 11e que Cloé connaissait bien. Une de ces adresses un peu fatiguées, avec des tables en bois abîmé et des serveurs qui ne vous demandent pas toutes les dix minutes si vous allez enfin commander autre chose. Elle était déjà là quand je suis arrivée, installée au fond, près de la vitre. Pull beige trop grand, cheveux roux simplement tirés en arrière, visage sans aucun maquillage. Elle avait l’air plus jeune comme ça. Ou peut-être juste plus vraie.
Quand elle m’a vue, elle a poussé la deuxième chaise du pied et a souri.
— T’as la tête d’une étudiante qui se pause plein de question existentielles sur des choses qu’elle n’imaginait même pas.
— J’ai passé une soirée assez bizarre avec un faux prêtre il me donnait des « ma fille » à tout bout de champs pendant qu’il se branlait dans un confessionnal. Est-ce que tu pense que cela peut en être la cause ?
Cloé a éclaté d’un vrai rire. Un rire un peu rauque, franc.
— Le Pape. Valérie m’avait prévenue qu’elle t’y envoyait. Alors ? Il t’a mise sur la croix pour de vrai ?
— Avec sangles en cuir et tout. Et un crucifix… adapté. Je te ferai le schéma un jour si tu veux faire reproduire un exemplaire. C’était à la fois ridicule et flippant. Et excitant par moments, ce qui est encore plus flippant.
Elle a grimacé en riant, puis a levé la main pour appeler le serveur. Elle a pris un thé vert, moi un café allongé. Pendant que le serveur s’éloignait, elle m’a détaillée plus lentement.
— Et dis moi, l’autre soir… chez Élise. Comment ça c’est terminé ? Elle m’a juste dit que t’étais restée dormir. Sans détails. Elle est du genre discrète quand elle veut.
J’ai senti une petite chaleur me monter aux joues malgré moi. J’ai joué avec la cuillère de mon café.
— On a parlé d’abord. Longtemps. Après… on a fait plus que parler. J’avais besoin de savoir si j’en étais capable. C’était la première fois que j’allais jusqu’au bout avec une fille. Elle a été hyper douce. Patiente. Elle me guidait sans jamais forcer. J’ai kiffé. Plus que ce que j’étais prête à admettre sur le moment.
Cloé a hoché la tête, sans sourire moqueur.
— Élise est forte pour ça. Elle sent les filles qui ont besoin d’y aller mollo. T’as joui ?
La question était directe, posée comme on demande l’heure.
— Ouais. Plusieurs fois. Et j’ai kiffé.
— Bien. C’est important, les premières fois qui se passent bien.
Un petit silence s’est installé, pas gênant. Juste un peu chargé. J’ai fini par sortir mon carnet noir de mon sac et le poser sur la table, plus par habitude que par réelle nécessité.
— En vrai, je t’ai donné rendez-vous pour deux raisons, ai-je dit. La version officielle : j’écris mon mémoire sur les mécanismes psychiques dans la prostitution. J’ai besoin d’interviewer quelqu’un qui fait ça vraiment, qui assume, qui n’est pas dans le déni. La version officieuse… c’est que je te connais quasiment pas et j’ai vraiment envie que l’on soit copines. On a déjà partagé des trucs assez intimes, et je saurais même pas dire si t’as des frères et sœurs.
Cloé a regardé le carnet, puis mon visage. Un sourire plus lent est apparu.
— D’accord. On fait les deux. Tu me poses tes questions de petite chercheuse, et en échange tu me racontes aussi des choses sur toi. Pas que le mémoire. Toi. Deal ?
— Deal.
Elle s’est adossée contre le dossier de la chaise, les bras croisés, prête.
— Allez. Commence.
J’ai ouvert le carnet à une page blanche, plus pour me donner une contenance qu’autre chose.
— Depuis quand tu fais vraiment ce métier ?
— Officiellement depuis quatre ans et demi. Officieusement, j’ai commencé plus tôt avec des plans sur Internet. J’avais dix-neuf ans. J’habitais encore chez ma mère à Roubaix. HLM, quartier un peu mort, ma mère qui travaillait comme aide-soignante et qui rentrait lessivée. J’étais bonne à l’école, bizarrement. Mais j’en avais déjà marre d’être la fille qui devait toujours compter le fric. Le premier mec qui m’a proposé de me payer, j’ai dit oui presque par défi. Après ça a dérapé gentiment vers une petite agence. Puis une autre. Puis Valérie.
— Ta mère sait ?
— Elle croit que je bosse dans l’événementiel. L’organisation de soirées, ce genre de truc. Je lui envoie de l’argent tous les mois. On n’en parle jamais. C’est plus simple pour tout le monde.
Elle a joué avec le sachet de son thé, les yeux baissés un instant.
— Et toi ? Tes parents savent quoi, eux ?
— Rien. Ils croient que je suis une étudiante modèle qui va finir psychologue clinicienne dans un cabinet avec des plantes vertes. Je vis encore chez eux. Ils voient bien, depuis ces derniers jours que je rentre parfois tard, mais ils ne posent pas les questions et que je me suis acheté quelques nouvelles fringues sans leur avoir demandé de l’argent. Mais ils ne posent pas de questions ou alors ils ont peur des réponses.
Cloé a souri sans joie.
— Classique.
J’ai tourné une page, même si je n’écrivais rien.
— Qu’est-ce que t’aimes vraiment, dans ce métier ? Pas ce que tu tolères. Ce qui te plaît pour de vrai.
Elle a mis plusieurs secondes à répondre. Ses doigts tapaient doucement le bord de la tasse.
— Le pouvoir. Pas celui de faire mal. Celui de voir un mec qui gagne trois fois mon salaire annuel en un mois se mettre à genoux parce que je lui ai dit de le faire. J’aime quand ils perdent leur masque. Quand le type hyper contrôlé se met à supplier ou à dire des trucs sales qu’il n’avouerait jamais à sa femme. Et… j’aime bien l’argent. Clairement. Ça rend les choses plus simples. Après, y a des soirs où j’aime juste être touchée correctement. Ça arrive pas souvent, mais quand ça arrive, ça me fait un truc.
Elle a relevé les yeux vers moi.
— Et toi ? Qu’est ce que tu à découvert et aimé, Léna ? Parce que t’as l’air de tout analyser, mais j’suis pas sûre que tu t’sois déjà posé la question franchement.
J’ai senti la question m’atteindre plus fort que prévu.
— J’aime observer le basculement. Le moment où ils passent de « je contrôle » à « je perds le contrôle ». J’aime être désirée à un point presque absurde. Et j’aime le fait que, le temps d’une soirée, je peux être quelqu’un d’autre. Ou plusieurs personnes. La petite lycéenne, la salope, la maîtresse, la nana douce… C’est comme une expérience. Sauf que le laboratoire me paie.
Cloé a penché la tête.
— Et le sexe en lui-même ? Tu kiffes, ou tu fais semblant souvent ?
— Je suis une débutante tu sais, j’ai eu plus d’expériences en 10 jours qu’en vingt et un ans . Je n’ai pas encore tout essayé mais je suis très excité d’aller plus loin. J’ai un peu simulé avec le Pape en revanche Stéphane m’a fait grimper au plafond. Et toi.
Le dernier mot est sorti avant que je puisse le retenir. Cloé a souri plus lentement, sans se moquer.
— Moi, hein ?
— Ouais. L’autre nuit, avec Élise… et même avant, quand on s’est retrouvées toutes les deux. C’était différent.
Elle a hoché la tête, comme si elle enregistrait l’aveu sans le commenter tout de suite.
— T’as déjà été amoureuse ? a-t-elle demandé.
La question m’a surprise par sa simplicité.
— Je crois pas. Pas vraiment. J’ai eu des mecs. Des plans. Des attachements un peu mous. Mais le truc qui te retourne l’estomac et la tête en même temps… non. Et toi ?
— Une fois. Un mec. Il savait ce que je faisais. Au début ça l’excitait. Après ça l’a bouffé. Il voulait que j’arrête. Je voulais pas. On s’est déchirés pendant des mois. Depuis, je fais attention. Les sentiments, c’est le seul truc qui peut vraiment me mettre en danger dans ce métier.
Elle a marqué une pause, puis a ajouté, plus bas :
— Enfin… jusqu’à présent.
Le silence qui a suivi a été plus long. Plus dense. On s’est regardées sans parler. Quelque chose était en train de se déplacer entre nous, lentement, sans qu’on ait besoin de le nommer.
J’ai cassé le moment en posant une autre question, plus légère.
— Le client le plus bizarre que t’aies eu ?
Cloé a éclaté de rire.
— Un écrivain qui m’a payée pour passer trois heures à lui lire son bouquin à voix haute pendant qu’il se branlait. Avec une voix de secrétaire. J’ai failli pas y arriver, tellement l’histoire était absurde. Et toi qu’est ce qui à déclenché ta recherche sur le terrain de la prostitution ?
— Un fétichiste des culottes, mon voisin, qui m’a acheté la mienne encore chaude dans le local poubelle de la rue et qui a joui en me regardant le regarder faire. C’était il y 15 jours.
— Romance totale, a-t-elle commenté.
— C’est lui qui m’a envoyé vers Valérie
On a ri ensemble. Ensuite on a enchaîné sur d’autres trucs. Les tenues qu’on détestait. Les limites qu’on avait posées et celles qu’on avait déplacées. Ce qu’on ferait si on arrêtait demain. Cloé a dit qu’elle n’en savait rien. Que parfois elle imaginait ouvrir un café, ou juste partir six mois loin de tout. Moi j’ai avoué que j’avais encore du mal à imaginer une vie où je ne noterais plus tout dans mon carnet.
À un moment, elle a posé une question plus personnelle encore.
— T’as peur de quoi, si tu continue à faire la pute ?
J’ai réfléchi.
— De m’y habituer tellement que je pourrais plus revenir en arrière. De devenir quelqu’un que ma mère ne reconnaîtrait plus. Et… de m’attacher.
— À un client ?
— Oui, ou à quelqu’un qui fait le même métier que moi.
Cloé a tenu mon regard plusieurs secondes. Puis elle a détourné les yeux vers la vitre, où la nuit commençait à tomber.
— Ouais, a-t-elle dit simplement. Ça, c’est dangereux mais ça peut être une solution. Si tu fais le même job, tu n’as pas besoin de te cacher.
On est restées encore longtemps après ça. Le serveur a changé. Les tables autour se sont vidées. On parlait plus bas. Parfois on se taisait juste, et c’était pas gênant. À un moment, sa jambe a frôlé la mienne sous la table. Ni l’une ni l’autre n’a bougé.
Quand on a enfin décidé de partir, il était tard. Dehors, l’air était frais. Cloé a bouté son écharpe autour de son cou.
— Merci pour cet échange, a-t-elle dit avec un demi-sourire.
— Merci de m’avoir répondu. Et d’avoir posé des questions aussi.
Elle a marqué un temps.
— On se revoit vite ? Sans carnet, cette fois.
— Sans carnet, ai-je confirmé. Juste nous.
Elle a hoché la tête. Puis, juste avant qu’on se sépare, elle a ajouté :
— Pour info… j’ai bien aimé ce soir. Pas juste le truc « deux putes qui parlent boulot ». Toi. J’ai bien aimé te parler pour de vrai.
J’ai senti quelque chose se serrer doucement dans ma poitrine.
— Moi aussi.
On s’est séparées au coin de la rue. Chacune dans une direction différente. En rentrant, je n’ai pas ouvert mon carnet tout de suite. J’ai juste marché un moment dans la nuit, les mains dans les poches, le cœur un peu trop rapide.
*Note mentale, plus tard dans mon lit : Ce soir j’ai interviewé Cloé, j’ai découvert qu’elle venait de Roubaix, que derrière cet façade de fille froide, elle avait un grand coeur, qu’elle envoyait de l’argent à sa mère, qu’elle avait déjà aimé quelqu’un assez fort pour que ça fasse mal, et qu’elle avait peur de s’attacher. Et je lui ai dit des trucs que je n’avais dit à personne. C’est une fille géniale et drôle, je crois que l’on pourrait être de super copines et j’ai l’impression que c’est réciproque.*
Les jours suivants ont été plus calmes. Cours, bibliothèque, un dîner forcé avec mes parents où j’ai menti avec un naturel qui m’a moi-même surprise. J’ai même avancé sur mon mémoire. Pour la première fois depuis des semaines, j’avais l’impression de reprendre un peu mon souffle.
C’est dans cette relative accalmie que le message de Valérie est arrivé.
Baby-sitting. Nuit complète. All inclusive.
En lisant ces mots, j’ai senti ce petit pincement familier au bas du ventre. Mélange de curiosité et d’appréhension. Valérie n’envoyait jamais ce genre de mission par hasard. Un baby-sitting ? Je vois le genre, je vais devoir me taper le mari dans la voiture quand il va me ramener chez moi ?
Mais j’étais loin du compte.
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